C.ELIACHEFF

Publié le par lamare//mignot

 

   22 décembre 2010 / FRANCE CULTURE

 

   CHRONIQUE DE CAROLINE ELIACHEFF

   [à retrouver chaque mercredi matin de 7h27 à 7h30

    sur France Culture]

 

 

    EN ÉCOUTE

 

   LES SOURDS FONT DU BRUIT !

 

   "Il n'y a pas plus bavard qu'une manifestation de sourds.

   Ceux qui les ont croisé dans diverses villes de France le

   30 novembre dernier pourraient en témoigner.

   Ils manifestaient contre le projet de loi déposé par trois

   députés pour le dépistage systématique en maternité

   de la surdité. Cette proposition a été adoptée en

   première lecture dés le lendemain. Pourquoi aller contre

   cette loi alors qu'un enfant sur mille est atteint de

   surdité profonde et que le dépistage est encore trop

   tardif ? Parce qu'elle fait fi de la vision culturelle

   particulière de ce déficit sensoriel et qu'elle ne respecte

   pas les critères internationaux du dépistage systéma-

   tique, notamment la fiabilité du test, la gravité de la

   maladie et la disponibilité d'un traitement immédiat.

   Pourtant tout est dit dans un avis du comité consultatif

   national d'éthique datant de décembre 2007. Par

   exemple que ce n'est pas la même chose d'être issu

   d'une famille d'entendants ou d'une famille de sourds.

   Les parents entendants seraient à priori favorables à

   une prise en charge médicalisée précoce. Quand les

   parents sont sourds, ils n'appréhendent pas nécessai-

   rement la surdité comme un handicap et encore moins

   comme une difficulté pour communiquer.

   Sur le papier, le dépistage en maternité présente un

   avantage : personne ne peut y couper. Mais comme

   il n'est pas prévu d'en informer les parents pendant la

   grossesse, ils pourraient découvrir brutalement le

   résultat sans la moindre préparation et le choc peut

   être rude. Ce d'autant qu'avant le troisième jour de vie

   le test n'est pas assez fiable.

   Or c'est la période où les femmes quittent la maternité.

   Autant de bonnes raisons pour ne pas en faire une

   pratique systématique trop précoce qu'on n'aura le

   temps ni de confirmer, s'il y a une suspicion de surdité,

   ni surtout d'accompagner.

    C'est en revanche aux médecins de repérer aux

   moindres indices, car il y en a, les enfants qui devraient

   bénéficier d'un examen plus approfondi et ce dés le

   troisième mois.

    Quand les parents sont sourds, la détection précoce

   peut être vécue comme une intrusion illégitime, l'enfant

   n'étant ni malade, ni à leurs yeux handicapé.

   L'enfermement communautariste d'une minorité d'entre

   eux se nourrit d'une médicalisation arrogante ou d'une

   vision purement organisiste de la surdité. Car derrière

   le dépistage précoce dont les conditions sont plus

   contestées que la nécessité, se profile une offre de

   correction du déficit auditif notamment par l'implant

   cochléaire avant l'âge d'un an.

   Les parents entendants qui représentent 90% des

   parents d'enfants sourds profonds doivent en connaître

   les difficultés et les limites.

    En l'état actuel, un enfant sourd avec implant ne devient

   pas un enfant à l'audition normale, ils auraient tort

   d'écarter par principe la langue des signes et le contact

   avec la communauté des sourds dans une vision

   purement organisiste du problème de leur enfant.

    Le bilinguisme est toujours un avantage.

   Les parents sourds, eux, doivent être informés des

   enjeux, car s'ils ne considèrent pas la surdité comme

   un handicap en soi, elle prive néanmoins le sujet de

   communiquer avec l'immense majorité de ses

   semblables qui n'apprendra jamais la langue des signes.

   Tel qu'il est proposé, le dépistage systématique très

   précoce paraît soulever davantage de problèmes qu'il

   n'en résout.

  Reste aux députés à intégrer la complexité quand il s'agit

   de décider de la qualité de vie des enfants et à ne pas

   négliger que le respect de l'éthique peut être garant

   de l'efficacité."

 

 

    Caroline ELIACHEFF est pédopsychiatre et psychanalyste.

 

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